DECRYPTAGE – Catherine Deneuve, 80 ans : « Elle est à l’épreuve de l’âge parce qu’elle comprend son époque »

Ce dimanche 22 octobre marque les 80 ans de Catherine Deneuve. L’actrice a beau prendre de l’âge, elle reste toujours aussi présente à l’écran comme à la ville, enchaînant les premiers rangs des défilés et les apparitions à Cannes ou à la Mostra de Venise avec son chic à la parisienne qu’on lui connaît bien. Voici l’analyse mode de l’icône du cinéma français.

Deneuve ou le chic à la française

“Dès le début, Catherine Deneuve est élégante”, remarque Quentin Convard. Issue d’une famille plutôt aisée, elle grandit dans le 16e arrondissement de la capitale. Il y avait dès son enfance quelque chose de chic. Et puis elle fait ses débuts dans le cinéma dans les années 1960, une période durant laquelle on s’habillait plus, on prêtait plus attention à son élégance. Ça lui est resté”, ajoute l’auteur. Cigarette au bec, long trench Burberry, robes de satin faussement sages, fourrures bourgeoises, manteau en imprimé léopard, smoking masculin, rivière de diamants du joaillier Fred ou Dior, rouge à lèvres… La star a un style résolument parisien : mi-femme fatale, mi-chic intemporel. “Catherine Deneuve est attachée à Paris, elle y tourne beaucoup de films donc ça s’ancre dans son corpus et dans son style. Mais elle a aussi un côté cosmopolite, donc cette image de parisienne lui permet d’évoluer et de bouger”, explique Guillaume Jaehnert.

Deux évènements participent à ériger Catherine Deneuve en incarnation de l’élégance française : ses spots publicitaires pour le parfum N°5 de Chanel dans les années 1970 et sa reproduction en buste de Marianne dans les années 1980. À partir de 1969 et pour dix ans, l’actrice devient en effet ambassadrice de la fameuse fragrance à l’internationale, sous l’objectif d’Helmut Newton puis de Richard Avedon. Ses publicités plaisent particulièrement aux américains, qui l’honorent du titre de “plus belle femme du monde” dans le magazine Look“J’ai été une des premières Françaises à faire de la pub aux USA. Dans les années 1980, Richard Avedon m’a beaucoup aidée à regarder la réclame sous un jour nouveau. II m’a dit: ‘Quand c’est très bien fait, c’est une carte de visite formidable… On vous voit partout‘”, rapporte-t-elle au magazine Imprévu. Quant au buste de Marianne, quel meilleure consécration que celle de devenir le symbole de la République française ? “Je trouvais ça bien qu’une femme comme moi, pas mariée et ayant eu des enfants hors mariage, symbolise la Française“, dit-elle aux Inrockuptibles, en 1996.

Mais Paris, et plus largement la France, ne se cantonne pas à des bouteilles de parfum et à un buste de marbre… C’est aussi du bon vin, des marchés, des spécialités locales et une paire de bottes pour jardiner. “Je suis très française, je ne vois pas comment me définir autrement. Je suis terriblement citadine et terriblement campagnarde, ça, c’est très français. Je ne peux pas le nier. Je n’aime pas rester très longtemps loin de Paris, de la France”, confie la star à Première en 1993Si ses vêtements exultent la bourgeoisie du 6e arrondissement, où elle possède un appartement, l’actrice n’aime pas être appelée “grande dame”. Elle préfère encore la formule : “petite dame du cinéma français”.

La construction d’un mythe avec Yves Saint Laurent

Difficile de décrypter le style Deneuve sans parler de celui qui a grandement participé : Yves Saint Laurent. Leur rencontre a lieu en 1965, alors qu’elle n’a que 22 ans et qu’elle est mariée au photographe britannique David Bailey. C’est ce dernier qui lui présente le couturier qui “fait mieux que Balenciaga et Chanel” pour l’habiller pour sa rencontre avec la reine d’Angleterre Elizabeth II. L’alchimie est presque immédiate : la jeune actrice lui commande une deuxième robe pour une soirée de promotion de son film Les demoiselles de Rochefort. Elle propose ensuite au réalisateur Luis Buñuel que le créateur crée ses tenues pour le film Belle de jour. Résultat : le fameux trench en vinyle noir, la petite robe noire au col et aux manchettes clairs et les escarpins à boucle signés Roger Vivier.

Le film sert de laboratoire au designer : “On dit que ‘Belle de Jour’ a été l’antichambre de la collection Libération, dite du Scandale, en janvier 1971. Dans la collection de couture sortie juste après le film en 1968-1969, il y a déjà une robe connue que porte Danielle Luquet de Saint Germain toute en transparence et qui a déjà été vue dans Belle de Jour sur Catherine Deneuve. Elle porte une sorte de voile intégral tout noir et transparent. Et comme par hasard, quasiment la même robe ressort deux ans après sur le podium, remarque Guillaume Jaehnert. On retrouvera les pièces d’Yves Saint Laurent sur le dos de Deneuve dans La Sirène du Mississipi avec la célèbre saharienne en gabardine de coton-ceinture de cuir, dans Un Flic, en femme fatale froide ou encore dans Les Prédateurs, en prédatrice anthropophage.

Yves Saint Laurent et Catherine Deneuve en 1992.
© BERTRAND RINDOFF PETROFF / BESTIMAGEYves Saint Laurent et Catherine Deneuve en 1992.
Bien plus qu’un proche collaborateur, le couturier s’impose comme un confident qui lui reste fidèle toute sa vie. Qu’elle parade sur un tapis rouge à Cannes ou Outre-Manche, Catherine Deneuve s’habille souvent de la tête aux pieds en Yves Saint Laurent, couronnant chaque look d’une coiffure bouffante à nœuds. “J’ai l’impression qu’elle l’a perçu comme un ange gardien. Elle l’appelle souvent dans des moments stressants de sa vie : quand elle doit rencontrer Elizabeth II, quand elle est sur le tournage de Buñuel pour ‘Belle de jour’, pour ‘Un flic’ parce qu’elle doit cacher sa grossesse, pour ses tournages aux États-Unis… On a l’impression qu’elle a besoin de lui pour l’épauler. À tel point qu’ils deviennent amis”, estime Quentin Convard. “Il m’habille depuis toujours parce que, grâce à lui, je peux préserver mon propre style au-delà des saisons et des collections”, confie en personne la comédienne.Catherine Deneuve perd son ami en juin 2008, puis elle se sépare de près de 300 pièces Yves Saint Laurent en janvier 2019, lors d’une grande vente aux enchères. 40 ans de mode, vendus en partie sur internet et en partie chez Christie’s. Un besoin soudain d’argent ? Il faut dire que l’actrice ne rechigne pas à dépenser et à s’offrir de belles choses, de son propre aveu. “Beaucoup de gens auraient aimé que je fasse une annonce en même temps que cette vente. Je n’ai pas voulu. Personne n’a à savoir ce que je vais faire de cet argent, lance-t-elle au Figaro. Guillaume Jaehnert, lui, y voit “une prise de conscience” plutôt qu’un “crève-cœur” : “On lui avait demandé : “Avez-vous l’impression de vivre un moment historique ?”. Elle avait répondu assez fermement : “Historique ? Ah non vous exagérez.” Un vêtement couture a besoin d’être entretenu, ça demande une organisation militaire, rigoureuse. Catherine Deneuve n’a pas mis un terme à sa relation avec la maison, au contraire. Donc ça semble plutôt être une question d’entretien très concrète.

Blouson à imprimé manga, jogging dans ‘Potiche’… Catherine Deneuve s’amuse

“On retient souvent son style classique, qui a quelque chose de bourgeois. Néanmoins, on la voit dans plein de films ou bien arriver à plein d’interviews dans un style qui n’est ni classique ni bourgeois“, note Quentin Convard. Et de relater une pièce surprenante qu’avait porté Catherine Deneuve pour une interview à la radio : “Elle était arrivée avec un blouson en cuir avec un imprimé de manga dans le dos au début des années 2000. Elle avait déjà 60 ans passés donc c’était étonnant de la voir, elle, à cet âge avec une telle pièce ! Elle a un truc assez fun dans ses vêtements, derrière cette image d’icône française impeccable. Elle préserve la tradition mais elle arrive à mettre là où faut des petits grains de folie dans son style.” Dans le même goût, la comédienne crée la surprise en arrivant à l’enterrement de Jacques Demy dans une veste violette flashy, là où le reste de l’assemblée portait du noir. “Ce n’était pas du tout de la provocation mais un hommage au défunt qui adorait cette couleur, et qui a été bien reçu”, détaille notre interlocuteur.

Catherine Deneuve dans le film Potiche en 2010.
© Moviestore Collection / Rex FeatCatherine Deneuve dans le film Potiche en 2010.

Dans son vestiaire comme à l’écran, l’artiste est parfois là où on ne l’attend pas. On retient son étonnant survêtement rouge dans Potiche ou encore sa perruque blond-roux et son chandail désuet pour jouer une bibliothécaire sous couverture dans Agent TroubleCatherine Deneuve c’est quelqu’un qui s’amuse. Elle a une sorte d’autodérision qu’on voit apparaître dans les années 2000. Ça passe aussi beaucoup par les costumes qu’elle porte dans ses films. Finalement c’est une façon de dire que ce n’est pas une icône figée, mais une personne comme tout le monde“, estime Guillaume Jaehnert.

Il faut le savoir, Catherine Deneuve n’est pas une blonde naturelle. Sa couleur d’origine : un châtain foncé profond aux reflets auburn. Pourtant, sa blondeur est un élément incontournable de son allure. À tel point que l’actrice elle-même oublie avoir porté une autre teinte : “Il me semble avoir toujours été blonde”déclare-t-elle fameusement auprès du magazine Elle en 1994. Puis dans un entretien avec son coloriste Christophe Robin : “Il m’est arrivé de foncer mes cheveux et curieusement personne ne le remarque. Les gens me photographient toujours en blonde.”

Symbole de candeur et de douceur, la teinte de la star lui donne une image de jeune fille innocente à ses débuts : “J’ai lu une interview d’elle quand elle était très jeune après ‘Peau d’Âne’. Elle raconte que les gens pensent qu’elle est toute gentille parce qu’elle est blonde. Et là, tout à coup, elle a l’œil qui frise et vous voyez que c’est une rebelle, analyse Marjane Satrapi dans Il était une fois Deneuve. La couleur crée un tel engouement auprès de ses fans que de nombreuses femmes demandent à adopter le “blond Deneuve” dans leurs salons de coiffure. À noter que la comédienne varie les nuances au fur et à mesure de ses films : elle oscille souvent entre blond miel, blond platine et blond caramel.

Le blond Deneuve dans toute sa splendeur en 1975.
© ANGELI-RINDOFF / BESTIMAGELe blond Deneuve dans toute sa splendeur en 1975.

Au reste de sa coiffure, Catherine Deneuve prête une attention particulière à son brushing, si emblématique. Un volume XXL qui défierait presque la loi de la gravité en racines, une matière brillante bien travaillée et des pointes qui rebiquent vers l’extérieur”, voilà le secret de l’iconique brushing de Catherine Deneuve, d’après les explications de Julien Gaki, Hair Alchemist et représentant Bleu Libellule, à Gala.fr. Et pour la longueur ? Un carré long tombant en dessous des épaules, avec un léger dégradé et un volume parfaitement maîtrisé au niveau de la racine. De quoi garantir un style intemporel et glamour, avec un port de tête altier s’il vous plaît.

Un statut d’icône qui résiste au temps

Ce n’est pas pour rien si le comité du Festival de Cannes a choisi un peu plus tôt cette année une photo de Catherine Deneuve prise sur le tournage de La Chamade en 1968 pour l’affiche de sa 76e édition… À 80 ans sonnés, Catherine est une actrice qui dure, qui reste incontournable dans le cinéma depuis presque 65 ans. Une prouesse que peu d’acteurs parviennent à réaliser : “La clé, c’est de comprendre qu’une carrière ne s’arrête pas à 40 ans. Elle est à l’épreuve du vieillissement parce qu’elle comprend son époque. Elle a su s’assumer dans son âge et s’adapter en même temps. Elle n’est pas restée figée dans un carcan, dans une époque. C’est un tour de force de Deneuve de s’adapter“, souligne Guillaume Jaehnert.

Son style est bien sûr à l’image de cette capacité à perdurer, entre pièces intemporelles et allure parfois surprenante. “Le style Deneuve, pour moi, c’est un style qui a réussi cette prouesse d’arriver à capter l’air du temps tout en prenant ses distances avec la mode. Il me semble avoir une longévité, en écho à la longévité de sa carrière d’actrice, qui ne s’est jamais arrêtée. Elle a un style feutré, glamour”, poursuit l’auteur. Preuve en est avec les figures de mode plus modernes qu’elle côtoie : Nicolas Ghesquière et avant lui, Marc Jacobs dans les années 1990, qui l’habillent en Louis Vuitton ; Loïc Prigent, qui lui fait lire ses petites phrases drôles entendues sur des défilés, Alexandre Mattiussi de la marque AMI qui en fait sa muse pour une publicité, Gherardo Felloni, nouveau directeur artistique de Roger Vivier, qui lui demande de jouer dans une publicité en 2018… On a même vu Catherine Deneuve poser aux côtés de millennials comme Jaden Smith ou Sophie Turner.

Catherine Deneuve entourée de Jean Paul Gaultier et Nicolas Ghesquière en 2018.
© OLIVIER BORDE / BESTIMAGECatherine Deneuve entourée de Jean Paul Gaultier et Nicolas Ghesquière en 2018.

Guillaume Jaehnert note que son infléchissement vers la comédie participe à renouveler son image dans les années 2000, tout comme son appétence pour de jeunes couturiers tels que Jean-Paul Gaultier, dont elle se rapproche dans les années 1990. C’est une relecture d’elle-même parfaitement consciente de sa part et qui rejoint son autodérision dans la comédie. On en a un exemple récent avec ‘Bernadette’. Ce film je le trouve formidable, il pétille. Deneuve joue avec sérieux quelque chose qui nous fait rire. J’ai entendu des gens sortir de la salle en disant “Deneuve se renouvelle, elle nous fait rire !” N’est-ce pas cela la clé de la longévité ?“, conclut le spécialiste.

Retrouvez en librairie le livre Il était une fois Deneuve, magazine SoFilm, éditions Marabout, sorti le 18 octobre 2023.

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